Les bons, les brutes et les truands 

Les personnages de Cécile Guettier s’animent en dehors d’une réalité contrôlée.

Anthropomorphe, leur corps fait fi de toute proportion, privilégiant l’excroissance des membres et des têtes sur des troncs étonnement trapus comme des culbutos au bord de la roulade. Leurs mains de géants les empêchent de marcher. Cette tendance à l’excès et au grotesque nourrit une forte caractérisation, dans une lignée physiognomonique qui associe les traits psychiques à ceux physiques.

Accentuant leurs émotions pour être reconnus et identifiés sur scène, ces gargantuas n’hésitent pas à exagérer leur rôle, quitte à adopter les larges grimaces et les gestes emphatiques qui étaient le propre du théâtre antique, à travers, notamment, les masques portés par les acteurs. D’autant que les mediums utilisés par Cecile Guettier sont régulièrement différents pour les têtes et les  corps, comme des Janus bifrons pouvant changer de visage ou s’étêter.

Mais c’est principalement à l’univers  du conte que les personnages se rattachent, avec toute l'ambiguïté qui en caractérise communément la narration.

Doubles, loups et génies sont à la fois anges et démons, érotiques et violents, drôles et effrayants. Images fantasques de la pensée, ces êtres hybrides et pattus ouvrent la porte à des histoires multiples tendant à la causticité plutôt qu’au romanesque. Leur microcosme autonome reflète l’image d’une société sur-sexualisée  et hyper-violente, où les personnages alimentent une exagération de soi tout en tâchant de déroger à un rôle attendu. Absurdes et poétiques sont également les titres de séries, à l’instar de Le loup, la bergère et le jus de  pastèque ou Aujourd’hui, j’ai eu la bassesse de … Aucun statisme, dès lors, puisque le dessin est tendu par le récit sous-jacent et mystérieux qui anime les rapports entre les protagonistes.  

Eux-mêmes n’échappent pas à la confusion, tant le traitement plastique sème le doute sur l’existence d’un ordre quelconque. Les corps se mêlent, les oreilles, les bouches et les mains se phagocytent, et rien ne semble placé au bon endroit. Tout se contamine comme des vases communicants.

Au sein d’une joyeuse autophagie, les figures s’avalent avec voracité, dans un élan de bagarre ou de sexualité androgyne. Un entremêlement permis par le cadrage serré, enfermant les corps entre quatre murs comme un génie dans sa lampe. La bordure se fait lit de Procuste - récit de brigands qui attachaient des voyageurs sur un lit et en découpaient les membres qui dépassaient - les diablotins se gardant de franchir les limites du support, quitte à se contorsionner dans des postures de guingois. Inadaptés à l’espace, ils déploient en même temps que leur gaucherie une liberté  d’action sans-gêne. À travers leur rire de pauvres diables, c’est aussi une forme de rituel qui se décèle dans les poses et gestes sibyllins. Chauves, nus et potelés, ces brachycères relèvent donc autant de la comédie que de la magie. 

L’aspect magnétique se retrouve dans le travail même du dessin. Par ondulations, saccades, incisions, le trait  de Cécile Guettier est vif et enlevé, et accompagne les mouvements des figures dans son sillon. Pour ce faire, le pastel gras, la craie et l’encre s’apposent avec énergie et couleurs franches comme des filaments arachnéens.  Le mélange des médiums importe et sert le caractère changeant et fantastique des personnages. Le dessin, quant à lui, se fait par la couleur. Le ressac du trait poilu marque le papier - toujours apparent par endroits  - comme une griffe et la matière est grattée à la hampe. Acide, la palette crée une atmosphère à la fois lu dique et méphitique autour des géants truculents, gloutons et multicolores à l’apparence de héros de contes drolatiques.

À grands et vibrants traits, les chimères inventées aux intentions bonnes ou mauvaises semblent  irradier de l’intérieur.  

Elora Weill-Engerer, 2021

À la découverte du travail de Cécile Guettier, notre regard est à la fois emporté par des couleurs en vibration, un fourmillement de traits, une variété de matières, et fixé par une composition claire et des tracés sensibles. La volonté de l’artiste rencontre sur la toile et le papier, au carrefour des détails, un bizarre hasard, des accidents propres au langage pictural, qui vont dans le sens de ses représentations et les renforcent ; c’est à croire que l’image préexistait comme un aimant dans le blanc, et que toute tache tombant sur le support allait la remplir. Les figures présentes dans son travail n’appartiennent ni au rêve ni au cauchemar ; chimériques, leurs couleurs attrayantes nous gardent d’être effrayés par elles, et leurs actes inquiétants de les vouloir rencontrer. C’est sans doute cette ambivalence qui rend généreuse la contemplation de ces œuvres ; une excitation silencieuse s’installe, notre imagination va d’indice en indice.
Par leur singularité plastique et narrative, les images de Cécile Guettier prennent place dans notre mémoire auprès de celles qui nous apportèrent des réponses en même temps qu’elles inventaient les questions.

Charles Hazah, 2020